Interrupteurs
L'interrupteur est de tous les composants électriques le plus familier : un petit clic, la lumière s'allume, et presque personne ne se pose de question. Ce clic cache pourtant une mécanique de précision (un ressort, des contacts d'argent, une coupure ultrarapide), une logique de câblage astucieuse (le fameux va-et-vient des couloirs) et une bête noire de l'électronique nommée rebond de contact. Cette page démonte la poignée la plus banale du bâtiment pour y lire les grands thèmes de toute l'électronique : contacts, arcs, logique de commande et dimensionnement de la puissance.
1. C'est quoi ?
Un interrupteur est un organe de commande inséré en série dans un circuit : fermé, il relie deux points et le courant passe ; ouvert, il sépare ses contacts, le courant s'arrête. Sa construction est minimaliste — deux bornes métalliques, un pont conducteur mobile, un levier et un ressort — mais son rôle est stratégique : c'est l'endroit où une main humaine (ou un automate) décide du passage du courant.
Le vocabulaire anglais dit switch, et la technique distingue l' interrupteur, qui ouvre ou ferme un circuit, du commutateur ou « inverseur », qui aiguille un circuit vers l'un ou l'autre de deux chemins (en anglais on-off switch contre changeover switch). L'usage français entremêle les deux mots, et le terme « va-et-vient » désigne le couple d'inverseurs du couloir que nous étudierons plus loin.
On croise des interrupteurs partout, sous des formes innombrables :
- les interrupteurs muraux de l'éclairage : basculeurs, boutons-poussoirs, va-et-vient des couloirs et escaliers ;
- les commandes du quotidien : sonnette, interrupteur de lampe de chevet, capuchon du grille-pain, contact de porte du micro-ondes qui détecte que la porte est fermée ;
- les poussoirs d'appareils : bouton de mise en marche d'un ordinateur, touches d'un clavier, DIP switches d'une carte électronique ;
- les organes automatiques : thermostat mécanique, capteurs de fin de course des imprimantes et, surtout, le relais — un interrupteur commandé électriquement par une bobine, qui permet à un circuit de commande 5 V de piloter une charge 230 V en restant isolé de ses dangers ;
- l'industrie : fin de course, arrêts d'urgence et contacteurs de puissance.
2. Comment ça marche ?
La physique du contact
Deux pièces de métal pressées l'une contre l'autre conduisent, mais jamais parfaitement : la vraie surface de contact est un archipel de micro-aspérités, et ce goulot d'étranglement crée une résistance de contact. Bien conçu, elle vaut quelques milliohms — invisible devant la charge ; laissée dans l'oxydation, elle grimpe, chauffe, et le plastique du mécanisme finit par en garder la trace. C'est pourquoi on choisit des contacts en argent ou plaqués argent : leurs films d'oxyde restent conducteurs, et le frottement du levier les brossent durablement.
Le moment délicat est l'ouverture. Quand un circuit inductif (moteur, bobine, transformateur) voit son courant passer de plusieurs ampères à zéro en quelques dixièmes de millimètre, l'énergie stockée dans son inductance ne disparaît pas : elle s'échappe sous la forme d'un petit éclair bleu entre les contacts, l'arc électrique. Cet arc brûle les contacts et peut les souder entre eux. La parade de Holmes tient dans le ressort : le mécanisme lâche le pont conducteur en quelques millisecondes, sautant par-dessus la zone où l'arc se nourrit. Les mécanismes sérieux ajoutent des chambres d'extinction et des distances d'isolement exigées par les normes — c'est ce qu'on paie quand on choisit un mécanisme certifié plutôt qu'un modèle improvisé.
Choisir avec la puissance
Le premier calcul de tout électricien relie le courant qui traverse au courant admis par le mécanisme :
P = U × ID'où les gravures qu'on lit sur le mécanisme : « 10 A 250 V~ » signifie que le mécanisme supporte 10 ampères durables sous 250 volts alternatif, soit 230 V × 10 A = 2 300 W sur le réseau français. Un circuit d'éclairage à LED traverse un interrupteur 10 A sans même l'échauffer ; un radiateur de 2 000 W exige un mécanisme 16 A ; dépasser ce calibre, et le contact chauffe jusqu'à fondre son propre support.
La famille des contacts
Les schémas normalisés décrivent tout interrupteur avec quatre familles de base, qui croisent le nombre de pôles (lignes commandées) et le nombre de directions (chemins de commutation offerts) :
| Désignation | Nom courant | Nom technique | Ce qu'il fait |
|---|---|---|---|
| SPST | interrupteur simple | unipolaire unidirectionnel | ouvre ou ferme une ligne |
| SPDT | inverseur | unipolaire bidirectionnel | choisit entre deux sorties |
| DPST | interrupteur double | bipolaire unidirectionnel | coupe deux lignes d'un coup |
| DPDT | double inverseur | bipolaire bidirectionnel | aiguille deux lignes sur deux chemins |
Le va-et-vient : deux inverseurs et une astuce
Comment allumer et éteindre une salle de couloir depuis deux portes ? La tradition électrique résout cela sans aucune électronique, avec deux inverseurs (SPDT) : leurs deux sorties sont reliées deux à deux par deux fils, les navettes ; la lampe est branchée sur la sortie commune du second. La lampe est allumée quand les deux inverseurs pointent vers la même navette :
| S1 | S2 | Lampe |
|---|---|---|
| navette A | navette A | allumée |
| navette A | navette B | éteinte |
| navette B | navette A | éteinte |
| navette B | navette B | allumée |
Basculer un seul des deux inverseurs change toujours l'état de la lampe : c'est exactement le comportement voulu dans un couloir, et l'architecture du circuit ne dépend que du câblage, pas d'une intelligence centrale. Ce tableau est par ailleurs la table de vérité de la fonction XOR — la même logique qui reviendra, en portes logiques, dans les couches suivantes. Le simulateur ci-dessous la matérialise.
Le relais : l'interrupteur à distance
Un interrupteur motorisé par une bobine, le relais, ouvre l'électronique de commande au monde de la puissance : une petite bobine alimentée en 5 V attire une armature ferromagnétique qui ferme ou ouvre des contacts taillés pour la charge (230 V AC, quelques ampères). Commande et puissance restent électriquement isolées par l'air puisqu'il n'y a aucune liaison conducteur entre elles. La couche 3 étudiera les relais en détail ; retenez ici la philosophie : là où l'interrupteur manuel exige une main, le relais exige un seul milliampère de commande — c'est le premier grand échange de la domotique.
3. Dans le vrai monde
- Maison : l'interrupteur unipolaire 10 A commande l'éclairage ; l'inverseur équipe les couloirs ; le double allumage pilote deux points lumineux par le même mécanisme ; le bouton poussoir + télérupteur éclaire les cages d'escalier (un seul ordre central, autant de poussoirs que d'étages).
- Voiture : chaque lève-vitre et chaque avertisseur passe par des contacts particuliers ; le contacteur à clé n'encaisse pas lui-même les centaines d'ampères du démarreur : il commande un gros relais, le « solénoïde », commandé le temps d'un démarrage.
- Industrie : le contacteur est le grand frère du relais, taillé pour des moteurs de dizaines de kilowatts ; les fin de course cadencent portails, ascenseurs et presses ; l'arrêt d'urgence est un interrupteur réglementairement spécifié : rouge, à coup de poing, à ouverture forcée, avec verrouillage à la commande.
- Électronique embarquée : DIP switches pour régler une adresse, micro switch de bout de course sur une imprimante 3D, boutons capacitifs dont l'humidité du doigt module une capacité, et clavier mécanique dont chaque touche loge son interrupteur à un ressort.
4. Exemple pratique
Lire la mécanique

La gravure du mécanisme porte deux indications qui valent le prix d'un regard attentif :
- « 10 A 250 V~ » : le courant durable et la tension (alternatif) admis. La charge maximale s'en déduit par P = U × I : pour 230 V, 2 300 W d'éclairage ou de chauffe.
- « 2X » (parfois « 2 » suivi d'un pictogramme) : la classe d'endurance du standard IEC 61058 — ici deux épreuves de 10 000 manœuvres, soit 20 000 cycles annoncés, soit à raison de vingt allumages par jour, presque trois ans de manœuvres quotidiennes. La mécanique tient bien mieux que le packaging ne le laisse croire : les mécanismes sérieux encaissent plus de plusieurs dizaines de milliers.
Le va-et-vient en pratique
Ampoule ALLUMÉE : les deux inverseurs pointent vers la même navette, le courant la traverse. Observez la règle : basculer un seul interrupteur change toujours l'état de la lampe.
Exercice résolu — un radiateur et un interrupteur mural
Un interrupteur mural marque « 10 A 250 V~ ». Peut-il commander un radiateur convecteur de 2 000 W sous 230 V ?
- Rapporter la charge au courant avec P = U × I :
I = P / U = 2000 / 230 ≈ 8,7 A- Vérifier le circuit aval : un radiateur de 2 000 W est normalement desservi par un circuit 2,5 mm² protégé à 20 A. L'interrupteur 10 A est correctement placé, rien ne l'échauffe.
- Piège relevé : la même logique rejette un convecteur de 2 500 W (10,9 A, au-dessus du calibre). La réponse réglementaire n'est pas « agrandir seulement l'interrupteur », mais adapter l'ensemble du circuit : mécanisme 16 A, conducteur 2,5 mm² et protection 20 A qui en découle.
Exercice résolu — huit appliques LED derrière un seul inverseur
Un circuit d'éclairage protégé à 16 A porte huit appliques LED de 7 W, derrière le même va-et-vient. La mécanique 10 A va-t-elle tenir ?
- Puissance totale : 8 × 7 = 56 W ; courant total 56 / 230 ≈ 0,24 A.
- Un mécanisme 10 A à 0,24 A ne s'échauffe pas : l'interrupteur tient sans discussion.
- Ce qui compte ici, ce sont les pics d'appel des drivers LED à la mise sous tension : quelques fois le courant nominal pendant quelques millisecondes. Même multiplié par dix, 0,24 × 10 = 2,4 A reste bien sous 10 A.
- La vraie contrainte du circuit réside ailleurs : la protection 16 A et l'échauffement des conducteurs, pas le mécanisme de commande.
5. Vérifier sa compréhension
Réfléchissez avant de dérouler les réponses.
- Pourquoi le mécanisme brise-t-il le contact si vite ? Que se passerait-il sans cette vitesse dans un circuit inductif ?
- Quelle est la différence entre un interrupteur simple (SPST) et un inverseur (SPDT) ? Et lequel compose un va-et-vient ?
- Un microcontrôleur lit un bouton poussoir sans antirebond. Que peut-il observer, et quelle en est l'origine physique ?
- On installe l'interrupteur sur le neutre au lieu de la phase. L'éclairage fonctionne, la lampe est éteinte. Pourquoi le circuit est-il dangereux ?
- Un radiateur de 2 500 W derrière un interrupteur 10 A câblé en 2,5 mm² protégé à 20 A : quelle pièce fautive ? Proposez l'aménagement complet du circuit.
6. Pour aller plus loin
- IEC 60669 (série) — « Interrupteurs pour installations fixes domestiques » : le standard des mécanismes muraux (calibres, endurance, gestion de l'arc), sur le catalogue de l'IEC.
- IEC 61058-1 — « Interrupteurs pour appareils » : les interrupteurs embarqués des circuits de grand et petit appareillage, ainsi que leurs classes d'endurance, sur l'IEC.
- IEC 60947-5-1 — « Appareillage de connexion industriel : interrupteurs de position (fin de course) », sur l'IEC.
- Texas Instruments — notes d'application sur le rebond et le filtrage des entrées numériques, ti.com (rubrique « Switch bounce and debouncing »).
- Analog Devices (Maxim Integrated) — article « Solutions for Switch Bounce », un classique du sujet, sur analog.com.
Prochaine leçon dans la descente : Fusibles (couche 1)