Iceberg Électronique
Couche 3INDUCTORS~20 min de lecture

Bobines (inductances)

La bobine (en anglais inductor, souvent notée L) est le miroir exact du condensateur : lui stocke l'énergie dans un champ magnétique, là où le condensateur la stocke dans un champ électrique. Absente de bien des sachets de débutant, elle est pourtant partout : dans chaque relais, chaque moteur, chaque alimentation à découpage, sur presque chaque câble antiparasité. Cette page explique pourquoi la bobine déteste les changements de courant, comment se charge et se décharge un circuit RL, quels noyaux choisir, et pourquoi couper brutalement une bobine est l'une des manœuvres les plus destructrices de l'électronique — le remède, une diode de roue libre à quelques centimes. Le miroir se lit dans les deux sens : relisez condensateurs, de la couche 2, en parallèle.

1. C'est quoi ?

Une bobine est un fil conducteur enroulé en spires régulières — le « bobinage » — autour d'un support (le mandrin), souvent prolongé ou traversé d'un noyau magnétique (ferrite, fer). Le fil compte de quelques tours à plusieurs milliers ; l'ensemble se comporte comme un seul composant doté d'une propriété unique, l'inductance. En anglais on dit inductor ou coil ; le français ajoute self (usage ancien, vivant dans « self de lissage ») et choke pour les bobines antiparasitage. L'unité est le henry (H), du nom de Joseph Henry ; le symbole L, retenu en hommage aux travaux de Heinrich Lenz.

Sa philosophie tient en une phrase : la bobine est un volant d'inertie du courant. Un condensateur refuse un saut de tension ; la bobine refuse un saut de courant. En continu bien établi, le condensateur devient un circuit ouvert et la bobine un simple fil : la symétrie est parfaite, et on n'a vraiment compris l'un qu'en ayant compris l'autre.

Les grandeurs se rangent par mondes : des nanohenrys aux dizaines de microhenrys pour les circuits RF et les alimentations à découpage, des millihenrys pour les filtres et les bobines de relais, jusqu'aux henrys pour les gros électro-aimants, électrovannes et inductances de lissage.

On en croise partout, souvent sans les voir :

  • dans les relais et électrovannes, où le bobinage crée le champ qui tire la palette métallique du contacteur ;
  • dans les moteurs, où les bobinages stator et rotor font tourner l'axe — le comportement électrique autour d'une bobine commande tout, comme on le voit sur moteurs-cc ;
  • dans les alimentations à découpage de nos chargeurs, où une petite bobine CMS lisse le courant des convertisseurs ;
  • sur les câbles (USB, HDMI, faisceaux automobiles), en perles et toroïdes de ferrite antiparasitage ;
  • à l'entrée des filtres secteur des PC, amplificateurs et variateurs ;
  • dans les haut-parleurs et les filtres d'enceintes, où des bobines dirigent les fréquences vers le bon transducteur.

2. Comment ça marche ?

Tout part de la physique du champ magnétique. Un courant crée autour de son fil un champ circulaire (expérience d'Œrsted) ; enrouler le fil en spires empile ce champ dans l'axe commun, et un noyau de ferrite le multiplie d'un facteur de cent à quelques milliers (la perméabilité relative, µr). La seconde moitié vient de Faraday et de Lenz : quand le flux à travers les spires varie, une tension induite apparaît et elle s'oppose à la variation qui lui a donné naissance — la maxime à retenir : la bobine déteste les changements de courant.

La grandeur qui rassemble ces deux moitiés est l'inductance L :

U = L × dI/dt
Loi de Lenz appliquée à la bobine : la tension à ses bornes est proportionnelle à la vitesse de variation du courant. Couper 50 mA en 1 µs dans une bobine de 20 mH donne 1 000 V aux bornes — c'est le calcul détaillé en section 4.

Lire la loi physiquement : cette tension n'existe que pendant que le courant varie. Courant stable : la bobine se tait et ne vaut plus que la résistance de son fil (le DCR des datasheets). Courant qui s'arrête : elle refuse et fait tout, y compris le pire, pour le continuer. La valeur de L dépend de la géométrie et du noyau — pour un solénoïde :

L = µ × N² × S / l
Inductance d'un solénoïde : N spires, section S en m², longueur l en m, et µ = µ0 × µr du noyau. Doubler les spires quadruple L : la géométrie compte autant que la matière.
SchémaSolénoïde : spires, noyau et lignes de champ
courant Ispires (7 tours)noyau de ferritelignes de champ B
Enroulement et champ : les spires s'alignent sur l'axe, le noyau de ferrite concentre le flux, et les lignes de champ B bouclent par l'extérieur. Le sens du champ (flèches) se renverse si le courant se renverse : la bobine enregistre ce qui la traverse.

Troisième pièce : l'énergie. Pendant l'établissement, la bobine entasse des joules dans son champ magnétique ; une fois établi, ce champ est une réserve prête à ressortir dès la décharge :

E = ½ × L × I²
Énergie stockée dans le champ magnétique de la bobine — le miroir exact de E = ½ × C × U² du condensateur : ici l'ampère est la variable d'état, comme la tension l'est dans le condensateur.

Enfin, l'établissement du courant. Bobine en série avec une résistance R et une source U : à la fermeture de l'interrupteur, le courant ne saute pas, il grimpe selon une exponentielle montante, calée par la constante de temps :

I(t) = (U/R) × (1 − exp(−t/τ))
Courant dans un circuit RL lors de la mise sous tension, avec τ = L/R. La même expression, en miroir du RC : ici c'est le courant qui monte lentement, la tension qui s'installe d'un coup.

La montée se jalonne aux multiples de la constante :

tempscourant atteintlecture
1τ = L/R63 % de Imaxla borne du « presque établi »
2τ86 %croissance déjà majoritaire
3τ95 %régime quasi fini
5τ99 %courant établi en pratique

Une fois établi, le courant vaut Imax = U/R et la bobine se comporte comme un fil. En alternatif, tout s'inverse : l'opposition croît avec Z = 2 × π × f × L — utile pour lisser, gênant seulement quand on voulait faire passer une haute fréquence. Voilà la substance de tout l'antiparasitage : laisser passer le continu, étouffer les hautes fréquences — le choke, littéralement « l'étouffoir ».

3. Dans le vrai monde

Bobine à noyau de ferrite montée verticalement sur une carte mère de PC
Bobine à noyau de ferrite en pied d'alimentation de processeur : une des plus fréquentes de la vie moderne, oubliée sous le dissipateur. Photo : Audrius Meskauskas, licence CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

Le noyau définit la famille ; trois mondes dominent, très différents dans la gamme :

NoyauInductances atteignablesForcesLimites et usages
Air (creux)de quelques nH à 1 mHparfaitement linéaire, jamais de saturation, excellent en très haute fréquencebeaucoup de volume pour peu d'inductance ; circuits accordés RF, bobines de mesure
Ferrite0,1 µH à 1 Hµr de 100 à 15 000, compacte, bonnes pertes aux hautes fréquencessature au-delà du courant précisé ; alimentations à découpage, filtres de mode commun, perles et toroïdes
Fer (poudre comprimée, tôles)1 mH à plusieurs Htient les forts courants et le 50 Hz, robuste et bon marchésature aussi, plus progressivement ; lourd et volumineux ; relais, moteurs, électro-aimants, inductances de lissage

Les valeurs courantes se lisent directement dans n'importe quel circuit :

Type de composantValeur typiqueOù on le trouve
Inductance de puissance CMS1 µH à 100 µHconvertisseurs DC/DC, buck, boost, chargeur USB-C
Self de filtrage antiparasitage100 µH à 10 mHentrées secteur, filtres antiparasite, onduleurs
Bobine de relais 12 V10 mH à 500 mHrelais, contacteurs, alarmes, armoires
Bobine d'électrovanne ou de serrure0,5 H à plusieurs Hélectroserrures, vannes, électro-aimants
Inductance de mode commun1 mH à 50 mH par phasefiltres d'entrée de PC, variateurs, onduleurs

Côté formats : en CMS, les inductances de puissance des convertisseurs ; en perle ou en tore de ferrite, l'antiparasitage qui se clipse sur un câble en un tour de main. Prix : bobine CMS de 0,05 à 0,50 euro, tore de ferrite 0,5 à 3 euros, choke de mode commun de 1 à 5 euros — à comparer avec ce qu'elle protège : un transistor à 40 centimes.

Le piège classique de la bobine, c'est la valeur grimpée sur le boîtier :

4. Exemple pratique

Le montage de référence tient en quatre éléments : une alimentation, une résistance en série, la bobine, et un oscilloscope sur la résistance de mesure. À la mise sous tension, l'écran dessine la montée exponentielle du courant ; à la coupure, le pic de décharge — ou, avec la roue libre, la courbe douce qui remplace le massacre.

Le simulateur ci-dessous rejoue ces deux régimes avec L de 1 à 1 000 mH, R de 1 à 100 Ω et U de 5 à 24 V ; les repères à τ, 2τ, 3τ et 5τ jalonnent la montée (63, 86, 95, 99 %). Basculer « Couper le circuit » fait descendre le courant selon l'exponentielle inverse et affiche en direct la surtension estimée d'une coupure franche sans roue libre, réglable de 1 µs à 50 ms — poussez le curseur de L pour voir la surtension exploser.

SchémaCharge et décharge RL — observez la montée puis la chute du courant
InteractifCharge et décharge RL — surtension de coupure
1,2 A0 AIt63 %1τ10 ms86 %2τ20 ms95 %3τ30 ms99 %5τ50 ms

τ = L/R = 10 ms (0,01 s) (R = 10 Ω, L = 100 mH, U = 12 V) — mode : charge.

Point courant : t ≈ 0 µs — I ≈ 0 A (0 % de Imax).

Échelle de temps : 0 à 5τ. En décharge, le pourcentage indique le courant restant via la roue libre. La surtension estimée suppose une chute linéaire de Imax à zéro pendant la coupure — borne idéalisée : un vrai interrupteur coupe bien plus vite et l'arc électrique change la donne.

I(t) = (U/R) × (1 − exp(−t/τ)) en charge, I = Imax × exp(−t/τ) en décharge. La surtension estimée vaut U ≈ L × Imax / t (durée de coupure) : c'est le chiffre qui oblige à installer une diode de roue libre.

Exercice résolu — la surtension de coupure d'un relais

Un module Arduino pilote un relais 12 V dont la bobine vaut L = 20 mH, traversée par I = 50 mA. Le transistor de commande ouvre le circuit et le courant descend à zéro en 1 µs (commutation rapide, sans diode de roue libre). Quelle tension apparaît aux bornes de la bobine ?

  1. Exprimer la vitesse de variation : le courant tombe de 0,05 A à 0 en 0,000 001 s, soit dI/dt = 0,05 A / 0,000 001 s = 50 000 A/s.
  2. Appliquer la loi de Lenz :
U = L × dI/dt = 0,020 × 50 000 = 1 000 V
La tension de coupure vaut ici 1 000 volts — pour une bobine de relais de quelques dizaines de centimes alimentée en 12 V.
  1. Confronter au transistor : un transistor de commande tient en général 40 à 100 V entre collecteur et émetteur : 1 000 V le percent en un éclair. Du côté des contacts du relais, l'arc finit par souder les palettes.
  2. La parade : une diode à l'envers, en parallèle de la bobine (la fameuse roue libre). À la coupure, le courant de la bobine reboucle dans cette diode : la tension se plafonne à −0,7 V (sa simple chute en direct). Le courant décroît alors doucement à τ′ = L/R (environ 0,1 ms ici), dissipant l'énergie ½ × L × I² dans le bobinage et la diode. La page diodes détaille le composant, la page moteurs-cc montre la même diode sur les enroulements d'un moteur.

Exercice résolu — établir un courant dans un circuit RL

On alimente la bobine L = 100 mH en série avec R = 10 Ω sous une tension de 12 V. Quelle est la constante de temps ? Quand le courant atteint-il 63 % ? Quand est-il établi ?

  1. Constante de temps : τ = L / R = 0,100 / 10 = 0,01 s, soit τ = 10 ms.
  2. Point des 63 % : par définition, le courant vaut 63 % de Imax à t = 1τ, donc 10 ms. Avec Imax = 12 V / 10 Ω = 1,2 A, cela donne I = 0,63 × 1,2 = environ 0,76 A à t = 10 ms.
  3. Établi : la règle pratique veut 5τ, donc 50 ms — cinq fois la constante de temps. À ce moment, I = 0,99 × 1,2 = environ 1,19 A ; les 1 % restants se noient dans la queue de l'exponentielle.
  4. Vérifier le miroir RC : la logique est la même, la variable non. En RC, monter C ou R ralentit la tension ; en RL, monter L ou abaisser R ralentit le courant. Le simulateur permet de jouer les deux à la seconde.

5. Vérifier sa compréhension

Réfléchissez avant de dérouler les réponses.

  1. À l'instant où l'on ferme un interrupteur reliant une source à une résistance en série avec une bobine, que vaut le courant ? Et où se trouve la tension de la source ?
  2. Compléter : « un condensateur s'oppose aux variations de …, la bobine aux variations de … » ; puis donner le comportement de chacun en continu établi.
  3. Pourquoi place-t-on une diode aux bornes de la bobine d'un relais commandé par transistor ? Que se passerait-il sans elle, chiffres à l'appui ?
  4. La même bobine de géométrie affiche, avec un noyau de ferrite, une inductance cent à mille fois supérieure à celle du noyau à air ; quelle est la contrepartie qu'exige cette prospérité ?
  5. Pourquoi voit-on des perles et des toroïdes de ferrite sur les câbles USB et HDMI, et dans quel régime fréquentiel travaille la bobine là-dedans ?

6. Pour aller plus loin

  • IEC 60063 — « Preferred numbers » : la norme des séries de valeurs normalisées E6 à E192, qui cadence aussi les inductances, chez l'IEC.
  • Würth Elektronik — la collection d'application notes (WE-ANP) sur le choix des inductances de puissance, les toroïdes et l'antiparasitage EMC, sur we-online.com.
  • Murata — notes d'application et outils de simulation des inductances (bobines de puissance et filtres de mode commun), sur murata.com.
  • Coilcraft — datasheet complète des inductances CMS de puissance et RF, avec courbes de saturation et DCR pour chaque référence, sur coilcraft.com.
  • Texas Instruments — application notes sur la sélection et l'usage des inductances dans les convertisseurs DC/DC, sur ti.com.

Prochaine leçon dans la descente : Transformateurs (couche 3)